Un cap franchi, un nouveau cap à tracer
- Aurélien Gard
- 8 août
- 9 min de lecture
Avant de lâcher, on ne lâche pas
Je vous laissais avec un potentiel départ en qualification, la dernière chance qui s'offrait à moi après pas mal de galères… du moins, c'est ce que je pensais.
Après les difficultés de Marseille, le gros coup sur le cigare, un passage éclair à Genève et la casse matérielle lors de la PLM, je continuais avec une seule idée en tête : tout essayer. Tout faire pour garder toutes les chances de mon côté dans la course à la qualification pour la Mini Transat 2027, tout en continuant à proposer un maximum de choses aux jeunes impliqué·e·s dans le projet.
Nous voilà deux mois et demi plus tard, et c'est dans le train qui quitte Genève que je rédige cette newsletter… alors que je m'imaginais sur le retour de la grande course de la saison, quelque part au milieu du golfe de Gascogne.
L'échec de trop ? Certainement pas.

Le récit d'une tentative de qualification
Le départ se profilait pour la mi-mai. Il avait fallu réparer le bateau après la casse survenue lors de la PLM en avril. Peu de temps pour renaviguer, reprendre confiance et se remettre dedans après tout ce qui s'était passé. Je savais que tout cela restait fragile et qu'il y avait une forme de combat à mener. Pas contre les autres, comme lors des régates auxquelles j'étais habitué, mais un combat seul contre moi-même. Le tout dans un contexte de course contre la montre pour remplir les critères permettant de participer à la grande course de l'été et garder toutes les chances de me qualifier pour la Mini Transat 2027.
Cette période a été si dure et si particulière que les mots me manquent encore pour la décrire. Mais il fallait que j'y aille. Pas forcément aller au bout coûte que coûte, mais pousser ce bateau et pouvoir me dire que j'avais essayé.
Départ le 19 mai, jour de mes 30 ans. La fenêtre météo n'est clairement pas optimale. Du vent fort et de la mer pour descendre jusqu'au pont de l'île de Ré, puis beaucoup d'incertitudes pour remonter vers l'Irlande : de la pétole annoncée et un vrai risque de rester complètement bloqué dans des zones sans le moindre souffle d'air. Je crois qu'encore la veille au soir, je ne savais pas si je pousserais réellement le bateau. J'ai reçu énormément de soutien les jours précédents. Les copains connaissaient la situation. Le matin du départ, je fais le choix de ne plus regarder mon téléphone. Pas trop de questions à se poser, il fallait y aller. Deux potes viennent me larguer les amarres. C'est parti.
Le début se déroule comme prévu. Une grosse mer me secoue dès la sortie de Lorient. Ce n'est pas l'entrée en matière la plus confortable, mais on y est : 25 à 30 nœuds de vent durant toute la première journée, avec au moins un bord direct. Le bateau me semble prêt. À la tombée de la nuit, j'approche du pont de l'île de Ré, première marque du parcours. Je passe dessous de nuit. Les lumières, les pylônes, le peu de fond sous la quille… le moment est assez impressionnant. La première marque est validée aux alentours de deux heures du matin. Direction le plateau de Rochebonne.
Depuis le départ, je suis bien brassé. Je mange peu et j'ai de la peine à dormir. Après une journée marquée par un vent mollissant mais une mer encore bien formée, j'approche du plateau de Rochebonne, deuxième marque du parcours. En y arrivant, le vent se casse vraiment la gueule et, avec la mer résiduelle, les conditions deviennent compliquées pour avancer. Malgré tout, j'ai l'impression de commencer à prendre le rythme. J'ai réussi à manger, à dormir un peu.
Puis, à la sortie du plateau de Rochebonne, au moment où le vent est au plus faible et où je m'apprête à aller me poser un moment — après tout, je ne suis pas en course et ça ne sert parfois à rien de lutter contre la pétole — c'est le drame.
Lorsqu'il n'y a pas de vent, les voiles faseyent. Et au moment où je m'y attends le moins, la grand-voile s'ouvre sur plus d'un mètre. Après dix secondes de sidération, j'ai hurlé. Voir une voile se déchirer dans zéro nœud, sans raison apparente à ce stade du projet, après l'avoir fait contrôler par une voilerie qui m'avait assuré qu'elle ferait largement l'affaire pour la qualification… c'est extrêmement difficile à encaisser.
Je tente une réparation avec ce que j'ai à bord, mais la déchirure est vraiment importante. Après trois heures de boulot, de la colle plein les doigts… et plein le bateau, j'arrive au bout de ce que je peux faire. Ce n'est pas esthétique, je n'ai aucune idée de si cela tiendra, mais je décide malgré tout de renvoyer la voile avec un ris pour laisser le temps au collage de sécher tout en me remettant en route. À ce moment-là, je suis vidé. Éteint. Je trouve ça profondément injuste. Je ne comprends pas. J'ai l'impression que le sort s'acharne et qu'il faudrait simplement tout bâcher.
Après une nuit découpée en siestes de vingt minutes, je renvoie toute la grand-voile. Ça semble tenir… mais pour combien de temps ? Je remonte vers la pointe de Penmarc'h au portant. La journée est belle, même si cinq nœuds de vent supplémentaires n'auraient pas été de refus. J'essaie de me remobiliser : un peu de musique, de la bonne bouffe, profiter du moment. Mais je vois bien que les conditions météo évoluent vers le scénario le plus pessimiste, et la réparation m'a déjà fait perdre beaucoup de temps sur les routages. Le soir, j'approche des Glénan. Après quarante-huit heures sans réseau et avec déjà près de dix heures de retard sur les routages, je parviens enfin à récupérer les derniers fichiers météo. Douche froide.
La fenêtre est en train de se refermer complètement. Plus de vent en mer d'Irlande. Le genre de situation qui peut s'éterniser pendant des jours… le tout avec une grand-voile susceptible d'exploser à tout moment. La pétole est bien plus dure pour les nerfs et le mental que le vent fort. Et là, après trois mois à enchaîner les galères, les coups du sort… et aussi les conneries, il faut bien le reconnaître… bah le mental et les nerfs sont dans le dur.
Alors, après un ou deux appels, je décide de mettre fin à cette tentative de qualification et de renoncer à la grande course de l'été, mettant ainsi un terme à mes rêves de qualification pour la Mini Transat 2027. Mais cette fois, le sentiment du demi-tour est différent. Bien sûr qu'il y a de la tristesse, à en chialer. Mais je me sens serein avec cette décision. Il n'y en avait pas d'autre à prendre. Cette fois, je sais que ce ne sont pas deux jours de pause qu'il va me falloir. Comme disent les ultra-trailers : « J'ai pété. C'est comme ça. » Comprenez : explosé, craqué. Ce n'est pas pour autant la fin. Cette fois, je peux me regarder dans la glace et me dire : « J'ai tout essayé. »
Après quatre jours et trois nuits en mer, ma plus longue navigation en solitaire jusqu'à aujourd'hui, je retrouve Lorient avec un sentiment étrange. Un mélange de déception d'être contraint à cette décision, mais aussi de fierté d'avoir fait le maximum de ce qui était possible. Je n'ai plus qu'un seul objectif : mettre le 1028 en mode pause, rentrer à Genève… et mettre, moi aussi, le large en solitaire entre parenthèses pour un peu plus qu'une semaine.
Une première course pour les jeunes
Pendant ce temps, à Genève, les jeunes ont continué leur apprentissage de la navigation. Iels avaient la possibilité de participer aux deux grandes régates du Léman. Pour cette première année, ce sera finalement la Genève-Rolle-Genève. Une magnifique entrée en matière pour des jeunes qui, il y a à peine huit mois, n'étaient jamais monté·e·s sur un bateau. Quinze heures sur l'eau, ce n'est pas rien.
Merci infiniment aux bénévoles et aux Corsaires qui ont rendu cela possible. Le projet ne se construit pas seul et, dans cette période particulièrement difficile pour moi, il m'aurait été impossible d'atteindre cet objectif avec les jeunes sans leur aide et leur soutien.
Alors, en mon nom et en celui des jeunes : MERCI.
Retour à Genève, le temps pour reconstruire
Début juin, je rentre donc à Genève sans vraiment savoir quelle sera la suite. Je sais que j'ai besoin d'une pause, notamment sur l'aspect sportif du projet, qui ne s'est pas déroulé comme je l'aurais voulu et qui m'a beaucoup coûté. Certain·e·s me conseillent même de couper complètement avec le projet pendant quelque temps.
Mais au-delà du fait qu'il est objectivement difficile de mettre un projet de cette ampleur totalement sur pause, je me dis qu'il y a encore beaucoup de choses à faire, à repenser et à construire, sur des sujets que je connais et maîtrise davantage. Ceux-là mêmes qui m'ont permis de monter ce projet : lever des fonds, fédérer autour d'une idée commune et développer son volet social.
Réunions avec les partenaires, nouveau dossier de présentation, nouvelles recherches de financements, rencontres avec de nouvelles institutions et échanges avec les jeunes… Voilà ce qui a rythmé ce mois et demi passé à Genève.
Ah oui… et j'oubliais : la reconstruction complète du planning, ainsi qu'une décision importante pour la suite du projet, avec une surprise pour la fin de l'été que j'ai commencé à teaser sur les réseaux sociaux et qui me conduit à Lorient.
Le Mini Naviguer en Solidaire sur le Léman
Parce que nous souhaitons que ce projet soit différent… et qu'il l'est déjà, j'ai pris la décision de ramener le Mini sur le Léman. Et ce, pour plein de raisons.
Il y a d'abord l'aspect collectif : permettre aux jeunes de voir naviguer le bateau dont iels ont imaginé la décoration, pouvoir monter à bord, le présenter aux partenaires et organiser différents événements autour de lui.
Mais il y a aussi quelque chose de plus personnel derrière ce choix. Au-delà du bateau, c'est aussi la relation entre le marin et sa machine qui a été abîmée par ce début de saison laborieux. Alors je me suis dit que repartir depuis chez moi, sur le lac où j'ai appris à naviguer, entouré des miens et de toutes celles et ceux qui permettent à ce projet d'exister, pouvait être le début d'un renouveau.
Un mois et demi particulièrement chargé nous attend. En voici les principaux rendez-vous :
10 au 13 août – Arrivée du Mini à Versoix et mise à l'eau
Vous êtes les bienvenu·e·s si vous souhaitez venir voir le plus beau Mini arriver sur les bords du Léman et assister à sa préparation.
28 et 29 août – Translémanique en solitaire
Une course toute particulière : celle avec laquelle tout a commencé pour moi, puisque c'était ma toute première course en solitaire. Cette année, il y aura même deux bateaux aux couleurs de Naviguer en Solidaire, puisque Joshua Schopfer, ancien skipper du 1028, prendra le départ sur un Surprise spécialement renommé pour l'occasion.
4 au 6 septembre – Nautic Concept Expo
Salon nautique à flot organisé par SUI 46°16', partenaire du projet. Nous y serons avec le bateau à l'eau, des présentations, des ateliers et plusieurs moments d'échange. Nous profiterons également de cette occasion pour organiser le baptême officiel du bateau, le samedi 5 septembre à 18h, en présence de son parrain, un marin suisse de renom.
17 septembre – Repas de soutien à L'Éléphant dans la Cannette
Le repas de soutien, initialement prévu en juin, n'ayant pas pu avoir lieu, nous l'organiserons à l'occasion de ce mois un peu spécial. Ce sera l'occasion de venir (re)découvrir le projet, écouter des témoignages et partager un bon repas, imaginé et préparé avec les jeunes. Iels pourront ainsi découvrir les métiers de la restauration grâce à toute l'équipe de L'Éléphant dans la Cannette.
Ce mois sera également l'occasion d'organiser différentes navigations pour les jeunes, des entraînements ainsi que d'autres événements privés. Nous communiquerons bien sûr toutes les informations sur nos différents réseaux sociaux, mais n'hésitez pas à nous contacter si vous souhaitez en savoir davantage !
Repartir autrement pour la suite
Le week-end qui suivra le repas de soutien se tiendra la deuxième édition du SailGP Genève, où nous espérons pouvoir reproposer aux jeunes des ateliers, des visites et le suivi des courses… exactement comme il y a un an, là où tout a commencé avec elleux.
Sur le plan sportif, l'idée est désormais de retourner fin septembre à Lorient pour reprendre les entraînements avec le pôle. Revenir aux bases. Repartir, oui… mais différemment.
Je ne me fixe plus d'ultimatum. On verra bien où me mènera ce nouveau chapitre de cette belle histoire.
Une histoire qui n'a pas pris le chemin que j'avais imaginé, certes, mais qui est peut-être aujourd'hui plus alignée avec les valeurs qu'elle défend. Car le planning sportif construit jusqu'ici était le plus rapide, le plus linéaire, le plus "classique"... pour un projet qui, justement, cherche à montrer qu'il existe d'autres chemins.
"Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better." — Samuel Beckett
Faire de l'échec une étape formatrice et constructive. C'est ce que j'ai essayé de faire dans mon propre parcours. C'est aussi ce qui m'a poussé à créer Naviguer en Solidaire.
Et, au fond, c'est peut-être exactement cela que raconte cette aventure. 🌊

Merci pour votre lecture, vos messages, vos relais, votre énergie.
Malgré les navigations en solitaire, ce projet n’est pas individuel — il est collectif et engagé.
🎯 Une partie des fonds est trouvée. Mais le budget total pour la période 2026–2029 n’est pas encore bouclé. Si vous souhaitez contribuer, ou connaissez des personnes/entreprises sensibles à cette démarche innovante et solidaire, je serai ravi d’en discuter !




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